Les galettes se dessèchent

Elle voudrait que tu sois là
Que tu frappes à sa porte
Et tu lui dirais c’est moi
Devine ce que j’apporte
Et tu lui apporterais toi.

Un chat se prélasse aux derniers rayons tandis que le vent emporte les feuilles d’automne. A sa fenêtre, elle attend. Elle hume l’air frais, écoute l’étourneau sur le toit du voisin. Elle observe, attend, se résigne : ce ne sera pas encore pour aujourd’hui.

Elle ressert le châle sur ses épaules fatiguées, ferme la fenêtre et s’en va jeter une nouvelle bûche au foyer.

Elle ouvre le placard, sort une boîte de fer blanc. Elle est pleine de galettes. Elle n’a pas faim. C’était pour les petits.

Deux mois.
Deux mois que ses petits-enfants ne sont pas venus. Ni leurs parents. Elle les a eus au téléphone, c’est sûr, ils pensent à elle ! Elle leur dit que tout va bien, que la santé est bonne. Elle prend des nouvelles des petits et s’efforce d’y mettre du rire. Une épreuve. Le combiné reposé, le barrage éclate et de grosses larmes sillonnent ses joues flétries.

Les galettes ont séché.

C’est dur. Elle ne comprend pas le monde. Il affirme que ses petits-enfants sont un danger pour elle. C’est impossible. C’est inhumain. Ses doigts tremblent de caresser le vide, ses bras se tordent de n’enlacer personne.

Deux mois.
Deux mois que seules les aides-familiales passent le seuil de sa maison. Des étrangères chez elle quand sa famille est interdite. C’est dur. Elle ne comprend pas. C’est absurde, inacceptable.

Elle reçoit quelques photos, même une vidéo sur le smartphone de l’aide-familiale. Un sourire naît sur son visage, tandis que tout son corps se tend devant l’image. Une image n’a pas d’odeur. Une image n’a pas de toucher. Une image, c’est douloureux dans la solitude.

Derrière sa fenêtre, elle se demande ce qu’elle guette, ce qu’elle attend. Une phrase de Boris Vian revient à sa mémoire « Je voudrais que tu sois là, que tu frappes à la porte et tu dirais c’est moi… ». C’est toi… ce petit-fils, cette petite-fille qu’elle ne voit plus grandir. Ou l’autre… la Grande Faucheuse qu’elle se surprend à guetter par moments ?

Un soir elle laisse sonner le téléphone. Elle ne peut pas répondre, ses yeux pleurent déjà. Sa force de rire s’est enfuie. Refusant de peser sur ses enfants, d’ajouter sa tristesse à leurs tracas, elle jette son mouchoir dans la corbeille et ne décroche pas.

Le téléphone sonne à nouveau, les larmes coulent encore, elle ne répond toujours pas. La sonnerie finit par abandonner. Pas son chagrin. Epuisée, elle s’assied dans son fauteuil près de la fenêtre. Il fait noir dehors. Lorsque la lune paraît entre deux nuages, elle supplie « Que tout cela finisse ! ».

Les larmes sont taries, quelques étoiles brillent. Elle écoute la bûche humide crépiter dans les flammes et les cloches au loin sonner la demie.

Soudain, un coup de sonnette et le tour d’une clé dans la serrure.
Et il est là.
Son fils.

Il porte un masque sur la bouche et ses yeux inquiets précèdent au soulagement : Maman ! Il questionne : le téléphone qui sonnait dans le vide. Il reproche : la peur qu’elle lui a causé. Puis il voit. Il voit les yeux rougis, la corbeille pleine, les mains qui tremblent. Alors ils partagent. La solitude de la vieille dame, l’impitoyable stress des parents en télétravail, les galettes qui se dessèchent. Il dit la fatigue d’être sans relais pour les jeunes enfants, elle parle de la douleur des images mortes sur un écran. Et leurs cœurs s’ouvrent. Et leurs bras se tendent. Et leurs corps se serrent. Et la vie circule.

La vie c’est toi, c’est eux, c’est le mouvement d’une famille, des galettes appétissantes et des farces d’enfants. Elle les réclame. Elle veut soulager ces parents qui travaillent. Elle se fout du virus, du confinement et des risques supposés. Elle attendait la Faucheuse et c’est son fils qui est entré. Alors la Mort attendra bien qu’elle caresse des boucles blondes, lise des histoires au coin du feu et embrasse leurs chagrins !

Anaïs Picard
Houyet, novembre 2020